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Biographie
Les dernières années
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La vie intime de Vigny, en ces années ?  Quelques liaisons plus apaisées que les flammes dorvaliennes ou les « folies »  avec Julia : en 1846,  une noble Polonaise, Alexandra Kossakowska, qui deviendra la « Wanda » du poème de ce titre ; de 1854 à  1857, Louise Colet, qui avait été précédemment la maîtresse du sculpteur Pradier, puis de Flaubert.  Et voici qu’en l’été 1858, l’inattendu arrive. Ô démon du soir ! Vigny est amoureux comme il ne l’a pas  été depuis plus de vingt ans. Augusta sera la dernière femme de sa vie. C’est une jeune fille de vingt-deux ans,  belle, instruite, séduisante et distinguée. Fille adultérine, mais non pas abandonnée, d’un baron belge, elle donne  des leçons de français et d’anglais.  Tout commence bien. La jeune femme est séduite par Vigny, par sa douceur et par sa passion. Pour lui,  quelle fierté, quelle revanche sur sa triste destinée ! Il veut qu’elle reste près de lui et loue un appartement au  n°36 de la rue du Colisée. Vigny rajeunit, Augusta s’épanouit. Ils se voient chaque jour. Bonheur de deux ans …  Cependant, de sourdes douleurs d’estomac assaillent Vigny, qui veut croire qu’il s’agit des séquelles  d’une typhoïde contractée en Charente. Le 4 septembre 1861, il est terrassé par une crise d’une violence inouïe.  À la fin de l’année, le mal devient martyre : le malade ne peut plus ni manger ni boire. On essaie du lait de  chèvre, du lait d’ânesse, difficilement supportés. Jeûne, insomnie, petites boules d’opium, seul médicament à  l’époque. Œdème des chevilles, vertiges, hémorragies : on peut suivre pas à pas l’évolution inexorable du  cancer. Le 20 décembre 1862, alors que Vigny connaît une rémission, il profite du beau temps pour mener en  fiacre Lydia au bois de Boulogne. Au pied de l’escalier, elle s’effondre. Elle meurt en disant : « Mon bon Alfred,  je ne souffre pas. »  La douleur réveille le mal. Vigny ne pourra aller ni à l’église ni au cimetière. Il peut encore moins se  rendre rue du Colisée. Alors il accepte qu’Augusta vienne le voir mais il ne quitte plus le lit, affaibli au point de  ne plus pouvoir se soulever. Quelque temps après, Augusta lui apprend qu’elle attend un enfant. Cette nouvelle  le laisse perplexe ; est-il le père ? Il continue à payer le loyer de la rue du Colisée par l’intermédiaire d’Antoni  Deschamps et promet de faire quelque chose pour Augusta. Effectivement, par un codicille ajouté le 3 août 1863  à son testament, accompagné d’un bref commentaire élogieux, il lui léguera vingt mille francs ; mais Antoni  Deschamps lui léguera, de son côté, toute sa fortune. Auguste-Antoine naîtra le 28 octobre, « de père et mère  inconnus »  (il sera reconnu en 1870 par Augusta Froustey, dite Bouvard).  La pensée de Vigny en ses derniers mois demeure active, tourmentée et aiguisée par la douleur. Il  esquisse de vagues projets. Surtout, il lit des textes religieux. La polémique avec le père Gratry l’excite et  l’épuise. Plus que jamais partagé entre désir et incapacité de croire, le doute ne lui est pas un « mol oreiller»    mais plutôt cette « tenaille qui broie le cœur », évoquée au temps de Chatterton. Il écrit un ultime chef-d’œuvre, L’Esprit pur, et ajoute au Mont des Oliviers la strophe superbe du «  Silence », qui semble clore définitivement la quête religieuse. Il repousse, las et parfois impatient, les pieuses  tentatives de « conversion »  venues de ses parents et amis. Pourtant, il est difficile de contester la déclaration  écrite de l’abbé Vidal, ancien vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui a affirmé que le poète se serait confessé à  lui et aurait reçu l’absolution avec une douceur certaine. Vigny n’a-t-il pas écrit : « Je ne suis pas toujours de  mon avis ? »  Le jeudi 17 septembre, vers une heure de l’après-midi, il cesse de souffrir.  Vigny juge de Vigny   Dans une page de son « Journal », Vigny s’est défini comme « une sorte de moraliste épique »,  ajoutant: « C’est peu de chose.»    Moraliste épique, sans doute, celui qui prend en charge les « questions sans réponse » : la solitude et  l’anxiété de tous. Mais ce n’est pas peu de chose que d’être celui des Romantiques qui jamais ne parle pour ne  rien dire, qui ne s’étourdit pas de son propre chant sonore, mais qui, en vers inoubliables, suaves ou fulgurants,  invente un cheminement difficile du désespoir au courage et transfigure l’angoisse en beauté.  Christiane LEFRANC