Accueil Vigny Association Bulletin Nous écrire Sommaire Présence de Vigny retour suite
Biographie
Les sommets de la prose
Le renouveau poétique
Au milieu de ces violentes émotions, Vigny a écrit les trois récits qui composent Servitude et Grandeur  militaires, le plus beau de ses ouvrages en prose. Avec une admirable hauteur de vue, il évoque la guerre,  l’obéissance passive et la condition du soldat. On sent frémir une passion contenue, une fureur contre l’absurdité  de devoirs contradictoires, une admiration, et même une tendresse, pour ses trois héros. Citons au hasard :  « Quand l’armée tourne sa poitrine de fer du côté de l’étranger, qu’elle marche et agisse comme un seul  homme, cela doit être. Mais lorsqu’elle s’est retournée et qu’elle n’a plus devant elle que la mère-patrie, il est bon qu’alors, du moins, elle trouve des lois prévoyantes qui lui permettent d’avoir des entrailles filiales. […] Qu’il ne  soit jamais possible à quelques aventuriers parvenus à la Dictature de transformer en assassins quatre cent mille  hommes d’honneur, par une loi d’un jour comme leur règne ! » À propos de Servitude, en février 1916, Guillaume Apollinaire écrira : « Vigny, quel merveilleux  enseignement en chaque ligne de ce livre admirable ! »  Et Albert Camus, en 1942 : « Admirable livre qu’il faut  relire à l’âge d’homme. »  Autour de 1837, Vigny a également entrepris une « Deuxième Consultation du Docteur noir », dont il  rédige un épisode situé aux débuts du christianisme, au temps de Julien. L’idée centrale de Daphné est que les  religions sont des enveloppes de cristal protégeant le trésor de la morale. Mais Vigny redoutera que sa thèse  mène à des conclusions dangereuses et choisira de ne pas publier son œuvre (ce qui sera fait seulement en 1913  par Fernand Gregh). Il se passionne aussi pour la défense des « Français du Canada ». À Londres, en 1839, il s’indigne des  propos de Durham proclamant devant les Lords la nécessité d’étouffer une nation française au Canada. De retour  à Paris, il interroge l’insurgé Papineau, puis rédige ce beau texte peu connu : « Comme un vaisseau qui laisse  derrière lui toute une famille dans une île déserte, la France a jeté au Canada une population malheureuse qui  parle la langue que j’écris … »  Il est le seul alors à parler ainsi.  On dirait qu’avec la rupture Dorval, un ressort s’est cassé mais une source rejaillit des plus intimes  profondeurs : la Poésie. C’est d’abord La Mort du Loup, écrite en majeure partie au Maine-Giraud : « Une  saignée pour moi », dira-t-il. Il s’agit d’abord de maîtriser les larmes ; refuser la faiblesse, ce peut être un point  de départ. Vient plus tard Le Mont des Oliviers, bouleversant d’angoisse avec ses « pourquoi »  haletants :  « Comment tout se détruit et tout se renouvelle […] Si les astres des cieux, tour à tour éprouvés, Sont comme celui-ci coupables et sauvés ; Si la Terre est pour eux ou s’ils sont pour la Terre […] Et pourquoi pend la mort comme une sombre épée […] Et pourquoi les Esprits du mal sont triomphants Des maux immérités, de la mort des enfants. […] Mais le ciel reste noir et Dieu ne répond pas. » Peu à peu, non sans fluctuations ni sans rechutes « au fond des noirs abîmes », intégrant l’échec dans  une tentative d’espoir, Vigny affirme la force de l’être, de Soi, contre les forces d’oppression : c’est La Bouteille  à la mer et son capitaine calme et méprisant.  Dans l’intervalle, La Maison du Berger, « insurmontable beauté », selon René Char, crée une vision de  tendresse, d’ouverture à l’Esprit, dans une Nature à qui l’on ne demande plus que d’être un cadre harmonieux :  « La Nature t’attend dans un silence austère, L’herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d’adieu de soleil à la terre Balance les beaux lys comme des encensoirs […] Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte S’animeront pour toi quand devant notre porte Les grands pays muets longuement s’étendront. » La vie quotidienne demeure cependant éprouvante. À la mort de son père, Lydia doit s’engager dans un  épouvantable procès de plusieurs années pour faire valoir ses droits ; Vigny usera beaucoup de force nerveuse et  perdra beaucoup de temps pour obtenir justice. En 1846, sa réception à l’Académie française est marquée par un  indigne camouflet public de la part de Molé, humiliation qu’adoucit un peu l’accueil privé du roi et de sa  famille. Puis, de 1848 à 1853, Vigny connaît les douceurs paisibles de l’enracinement en cette Charente où il est,  semble-t-il, presque heureux.  Son inlassable dévouement en faveur des poètes inconnus continue de tenir une place considérable dans  sa vie. Certains ont même déploré que, déjà entravé par les soins dus à son éternelle malade et par maints soucis  domestiques, il ait sacrifié tant d’heures à lire et corriger d’innombrables essais. La liste est longue de ceux, à  jamais obscurs, ou peu connus, ou illustres parfois, qu’il aide. Vigny lit consciencieusement, crayon en main.  Avec un sens précis de l’efficacité, il cherche une solution pour aider réellement et parfois « sauver »  les plus  démunis. Secours matériels à des malheureux comme Hégésyppe Moreau et Charles Lassailly ; surtout,  recherches d’emplois honorables laissant libre cours à l’inspiration. Bien loin d’être retranché dans cette  mythique tour d’ivoire dont parle Sainte-Beuve, Vigny se montre attentif à tout : entretien des sourds-muets,  implantation d’écoles dans les campagnes, conditions carcérales, etc.  L’entente des Églises, l’éducation des masses et la paix civile sont les questions qui le préoccupent le  plus, comme en témoignent les sentences qu’il jette sur ses carnets :  « Le christianisme est un caméléon perpétuel, il se transforme toujours. » « Rien de plus sot que la routine du grec et du latin pour tous : la majorité a besoin d’enseignement  pratique et concret. » « Viendra un temps où l’on dira : quand il y avait des nations. » Ainsi Vigny finit par concevoir une nouvelle patrie autour de la France : l’Europe.