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Biographie
Marie Dorval
Dramaturge, Vigny va rencontrer son destin. Très loin du monde aristocratique où il évolue, une actrice  triomphe sur le Boulevard du Crime : Marie Dorval. Fille de comédiens ambulants, elle a débuté à quatre ans.  Brune, mince, flexible, un front bombé, de grands yeux bleus expressifs : « Je ne suis pas belle, je suis pire. »   Insaisissable, déroutante, fascinante Marie Dorval ! « Reine des passions ! qui deux fois savez vivre… »   Dès 1830, Vigny l’a pressenti : « Riant, chaque matin, des larmes [de] la veille », elle réunit tous les contraires :  bruyante gaîté, mélancolie, colères folles, sensualité, mysticisme, larmes déchirantes ; elle est coquette,  provocante, bonne camarade, généreuse jusqu’au dépouillement, frôlant la vulgarité, atteignant au sublime,  toujours endettée, jamais vénale. « Ceux qui l’écoutaient une heure en étaient éblouis », écrira George Sand ; «  ceux qui l’écoutaient des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés à cette destinée fatale par un invincible  attrait. » Vigny est fasciné. Il va la voir et la revoir. Il l’idéalise, en fait une créature de rêve et de passion : «  Triste, simple et terrible — ainsi que vous passez, / Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés. »  Il lui  fait une cour respectueuse : « Il me traite comme une duchesse », dit-elle.  Ce sera un bonheur extasié, une passion dévorante qui durera sept ans, qui peu à peu deviendra, selon  Vigny, une « passion couronnée d’épines ». Jalousie mutuelle, extrême nervosité de Marie, soupçons d’Alfred.  L’actrice, qui a de lourdes charges familiales, multiplie les tournées et Vigny craint les familiarités de cette vie  de bohème, les tables de hasard et la promiscuité des chambres.  Soudain, en mars 1833, Mme de Vigny mère est victime d’une attaque d’apoplexie, elle perd la  mémoire et sombre dans la démence. Voir le naufrage de cette haute raison qu’il admirait tant est un supplice  pour Vigny, bientôt obligé de faire prononcer l’interdiction civile de sa mère. Il l’installe dans son appartement  de la rue d’Artois ; la vieille dame a des accès de colère, s’irrite contre sa belle-fille, qui, maladroite, essoufflée,  va pleurer en cachette.  Tel est l’arrière-plan quotidien de l’existence de Vigny, peu propice à la méditation ou à la poésie ! Il ne  faudra pas l’oublier quand exploseront les orages et les folies de la passion, puis les joies des échappées  compensatrices. Cependant Marie Dorval voudrait entrer à la Comédie Française. De son côté, Vigny désire prouver à ce  théâtre qui la boude qu’elle peut jouer les personnages les plus fins, les plus distingués. Il écrit pour elle le  gracieux proverbe Quitte pour la peur où, toujours fidèle à lui-même, il exprime sous une forme légère une  question sérieuse : concilier honneur et bonté chez un couple du temps de Louis XVI, où mari et femme, jamais  réunis, ont chacun leur vie.  Puis les tournées reprennent, les aventures aussi. Marie le harcèle, lui reproche de ne pas la servir assez  au théâtre. Alors, en quelques nuits fiévreuses, il écrit Chatterton, d’après le deuxième épisode de Stello. Le 12  février 1835, à la Comédie-Française, c’est un triomphe indescriptible. On pleure, on crie … Sand, Musset,  Sainte-Beuve même sont en larmes. Maxime Du Camp s’évanouit. Le jeune et bon Labiche « a  le cœur qui  saigne, broyé dans un étau »,  dira-t-il. Berlioz sanglote.  On pourrait croire que cette incomparable victoire en commun scellera à jamais leur passion, mais  Marie quitte encore le Théâtre-Français pour d’autres tournées, tandis que Vigny se rend pour deux mois en  Angleterre avec Lydia. Au retour, la liaison reprend, mais la joie des retrouvailles n’est pas ce que l’on aurait pu  espérer et ils se trouvent changés. Le 20 décembre 1837, lorsque Vigny rentre à minuit de chez Marie, sa mère vient de subir une nouvelle  attaque. Heureusement son fils arrive à temps pour qu’elle le reconnaisse avant de mourir dans ses bras. La  douleur d’Alfred est indescriptible, aggravée par la culpabilité : revient comme une brûlure le conseil, écrit jadis  par sa mère, « de fuir surtout les comédiennes, ces espèces aussi dangereuses que les filles publiques, et de ne les  voir jamais qu’au bout d’une lorgnette ». Vigny se terre chez lui, se jette à genoux, sanglotant, dans une douleur  sans borne. Il prie — très belle prière : « Donnez-moi seulement, ô mon Dieu, la certitude qu’elle m’entend,  qu’elle sait ma douleur, qu’elle est dans le repos bienheureux des anges et qu’à sa prière je puis être pardonné de  mes fautes ! » Jours de mysticisme et retombée inévitable : « Je ne l’ai plus ! je ne l’ai plus ! ». Après vingt jours,  il cède aux appels de Marie, désolée et inquiète. Sa première sortie sera pour elle, le 8 janvier 1838, mais  l’amour est rongé désormais.  Dès le 1er mars, les querelles éclatent entre Alfred et Marie. Elle ébauche une liaison avec Jules  Sandeau ; Vigny la voit entrer chez lui, rue du Bac. Scènes, reprises, colères : cela est usant. Or, quelques mois  auparavant, le ménage Vigny a accueilli des parentes de Lydia, Mme Dupré et ses deux filles, Maria et Julia,  Américaines de Charleston, venues perfectionner leurs talents pour la peinture et la musique. Alfred s’aperçoit  que Julia est bien attirante, et peut-être attirée. Selon l’expression d’André Jarry, il va, quelques mois, vivre  parallèlement : le 3 avril 1838, il devient l’amant de la jeune Américaine, joyeuse et câline. Quel contraste avec  la liaison avec Dorval, devenue guerre plus qu’amour ! Les scènes se multiplient, horribles, violentes. Le 17  août, c’est la rupture définitive, douloureuse, mais libératrice. Avec Julia, c’est tout autre chose : vie légère,  joyeuse, insouciante ; « rires et folies » ; on va au spectacle (même avec Lydia parfois), on dévore quantité de  glaces, pâtisseries et bonbons. Cela durera six mois. Mais, le lendemain de la rupture avec Marie, malgré une  visite à Julia au cours de la matinée, Vigny, le soir, note pour lui-même : « Sentiment du vide de ma vie » … Et il  va fuir vers le refuge obscurément maternel du Maine-Giraud.