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Biographie
Enfances
En 1799, le ménage Vigny quitte Loches et ses sombres souvenirs et s’installe au ci-devant Élysée-   Bourbon alors divisé en logements privés. Curieux caravansérail : au rez-de-chaussée, des boutiques ; dans les  appartements, se côtoient d’anciens jacobins, des valets de chambre du feu roi, des cuisinières enrichies, des filles  entretenues hors d’âge, des nobles aussi, parmi lesquels la duchesse de Richelieu.  Les Vigny occupent un entresol sur la cour et le loyer annuel de sept cents francs grève lourdement leur  mince budget. Du moins le vaste parc sera-t-il salutaire au frêle blondin. Loin de l’élever dans du coton, sa mère,  fort énergique, veut l’aguerrir et le fortifier, selon les préceptes de Rousseau. Vêtements légers, bains froids,  exercices physiques ; plus tard, escrime et tir sous la conduite d’un vieux soldat.   Lorsqu’en 1804 Napoléon offre l’Élysée à son beau-frère Murat, les Vigny s’en vont rue du Marché  d’Aguesseau (actuellement rue Montalivet). Le petit garçon a sept ans et sa mère s’applique maintenant à son  éducation — avec la « mâle sévérité d’un père », écrira Vigny. Mme de Vigny « s’empare »  (le mot est de son  fils) de la tête blonde « pour la remplir à son gré ». Elle lui enseigne les mathématiques, où elle excelle, la  musique et la peinture et il reste de cette éducation d’intéressants dessins, de la mère et du fils. Face à cette mère  qui veut tout, c’est le père qui témoigne une tendresse toute maternelle, une indulgence d’aïeul. Une telle  inversion n’est pas sans conséquence, contrairement à ce qu’en dira Vigny lui-même, qui révérera et adorera cette  mère impérieuse.  Cependant, Léon-Pierre de Vigny, devenu impotent, supporte ses infirmités avec une élégance souriante.  Assis près du feu, vêtu à l’ancienne mode, il est un conteur enjoué et charmant. Les récits se succèdent (peut-être  embellis) des temps plus heureux : faits d’armes, chasses à travers la Beauce, souvenirs de Versailles. « Je  touchais, écrira Vigny, la main qui avait touché celle de Louis XV et cela me donnait un effroi religieux. »   Rituellement, le 25 août, son père lui donne à baiser sa croix de Saint-Louis, afin de graver chez l’enfant l’amour  de la monarchie.  Regardons-le, cet enfant unique. Des parents trop âgés l’élèvent dans le culte du passé, avec une très  grande rigueur morale ; des vieillards l’entourent, aux façons exquises, aux propos fins et spirituels, pleins de  grâce désuète mais aussi d’amertume contre le temps présent et les idées nouvelles. Il est solitaire, déjà. Cette  éducation qu’il désigne comme « très forte »  est, sans doute, dangereusement perfectionniste et  génératrice de  conflits.  Lorsqu’en 1807 (il a dix ans), on l’envoie au collège Hix, rue Matignon, il va y être très malheureux et  s’en souviendra toute sa vie. Ses « trop bonnes manières »  lui attirent les moqueries ; ses excellentes notes,  l’hostilité de ses camarades. Cette impression ne s’effacera jamais et, paradoxalement, elle aura un effet inattendu.  Si, très tôt, Vigny a eu le goût des opprimés, c’est que lui-même, dès l’enfance, s’est cru repoussé parce que  différent, rejeté parce que noble. C’est parce qu’aux belles années de l’Empire un petit ci-devant un peu frêle s’est  trouvé le dos au mur, dans une cour de récréation, menacé par quelques gaillards qu’agaçaient ses manières, qu’il  a senti frémir en lui une conscience de paria : « Les nobles en France, écrira-t-il, sont à présent des parias comme  les hommes de couleur en Amériques. »  Toute sa vie, il comprendra, il aimera les victimes et il parlera pour elles :  le noble sans rôle, Cinq-Mars ; le poète méprisé, Stello ; le soldat méconnu, Servitude et Grandeur militaires.  Vient le temps de la première communion. Avec une ferveur extrême, le petit garçon s’est préparé à cette  rencontre avec la Divinité. Il pleure d’émotion et de respect. Mais, levant les yeux, il voit le prêtre, gros homme  rouge, qui grommelle : « Allons-donc ! Vite ! Dépêchons-nous ! »  Il se relève, glacé et pensant : « Ils se sont  moqués de nous … »  Ce n’est rien qu’un choc sur une sensibilité trop vive mais c’est un jalon sur la route du  doute. Cependant, en ces années, comment résister à la fascination de la gloire de Napoléon ? « La guerre était  debout à nos côtés, le tambour étouffait la voix de nos maîtres, les Te Deum et les cris de ‘Vive l’Empereur’  interrompaient Tacite et Platon. »  Le voilà partagé, le petit aristocrate, entre les principes légitimistes de ses  parents et l’enthousiasme que Napoléon excite en lui. Ce n’est pas rien que d’être élevé pour le roi sous l’Empire,  que de grandir entre deux étoiles : celle, éblouissante, de la Légion d’honneur à son zénith et celle, pâlissante, de  la croix de Saint-Louis …  Le jeune Alfred a décidé de préparer Polytechnique : il s’adonne à toutes les études, traduit Homère du  grec en anglais, se plonge dans la Bible, dévore la bibliothèque paternelle et s’amuse à écrire une histoire de la  Fronde.