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A propos d’Alfred de Vigny
C’est ainsi qu’après avoir été reclus par ses adversaires dans la tour d’ivoire de l’idéalisme  aristocratique, Vigny se trouve de nouveau captif, mais, cette fois-ci, du fait de partisans trop exclusifs. Par  une succession de regrettables amalgames et de lectures anachroniques, certains de ses admirateurs l’ont en  effet eux-mêmes emprisonné dans une citadelle réactionnaire, où la discipline n’est plus que nostalgie et  rancoeur, où « L’Esprit pur » contient en germe le nationalisme de Barrès, où le Docteur noir ressemble à  Montherlant.  Dès lors, à partir du moment où Vigny devient malgré lui l’enjeu d’un pauvre débat idéologique, il  est inévitable que la seule issue soit la pire : la surenchère dans la caricature, l’escalade dans le scandale. En  1955, Henri Guillemin, pourtant proche de la famille Sangnier, publie un pamphlet qui va pour longtemps  anathématiser l’oeuvre et la personne de Vigny. Cette prétendue dénonciation des bassesses de l’homme  d’ordre agissant sous le masque hautain du poète obéit à un schéma désormais récurrent : c’est toujours la  même spéculation à partir de documents inédits, en l’occurrence quelques feuillets autographes, séparés de  leur contexte, qui suffiraient à affirmer que le poète était un indicateur de la police impériale ! Le soi-disant  mystère qui existerait autour de Vigny (de l’écriture codée utilisée dans certaines pages — et alors non  déchiffrée — à l’impossibilité d’indiquer clairement la provenance des documents exhumés) devient tout à  coup synonyme de dissimulation.   Tout ce qui est caché est nécessairement vil ou mesquin et doit par conséquent être révélé — telle est  la pétition de principe à l’origine de cette entreprise de démolition. Henri Guillemin n’est pas seul cependant  à apporter du nouveau. En même temps que lui, d’autres chercheurs contribuent avec moins d’éclat (mais  plus de mesure et d’exactitude) à révéler des inédits, en particulier à propos des relations féminines du poète.  Les lettres à lui adressées par Marie Dorval ont été publiées dès 1942, puis ce fut le tour des correspondances  de Vigny avec Marie d’Agoult, Augusta Bouvard, Élisa Le Breton, Louise Colet ...   Décidément, si Vigny passionne, c’est, semble-t-il, plus du fait des méandres de sa biographie qu’à  cause de son génie littéraire. Quel tapage en effet autour d’un auteur qui souhaitait avant tout protéger son  œuvre des excès de la curiosité publique ! Cela va si loin qu’au plus fort de la polémique suscitée par le livre  d’Henri Guillemin, François Mauriac n’hésite pas à jeter le bébé avec l’eau du bain : il réclame tout  simplement, pour Vigny comme pour lui-même, « le bonheur d'être oublié » ...  1958-1997  Vigny sycophante, Vigny érotomane, Vigny paranoïaque : sous tous ces masques plus ou moins  grotesques, Vigny reste tout de même Vigny ; surtout il ne laisse pas indifférent. Certes un tel intérêt n’est  pas de bon aloi et il est désagréable d’avoir à choisir entre la calomnie posthume et l’oubli respectable. Il y a  néanmoins quelque chose de salutaire dans ce déballage, et même jusque dans la hargne et les falsifications  biographiques d’Henri Guillemin.   En effet, sous la pression de ces révélations fracassantes, Vigny sort enfin de l’ornière académique,  tandis qu’est définitivement rompu le silence respectueux, mais pesant, auquel on finissait par s’habituer.  Jean Sangnier, fils de Marc (mort en 1950) et ami intime d’Henri Guillemin, convaincu que la meilleure  réponse à la malveillance réside dans la transparence, publie en 1958 les Mémoires de Vigny, auxquels  s’ajoutent de nombreux « fragments et projets » : la presque totalité des manuscrits littéraires du fonds  Sangnier devient alors accessible. Peu après, vers 1963, année où l’on commémore le centenaire de la mort  du poète, plusieurs signes convergents indiquent que Vigny connaît un nouvel essor : Roger Pierrot prépare  la remarquable exposition qui va se tenir à la Bibliothèque nationale ; François Germain soutient en  Sorbonne une importante thèse dirigée par Pierre Moreau, encouragée par Jean Pommier, Verdun L. Saulnier  et Pierre Georges Castex ; Paul Viallaneix propose un excellent portrait du poète destiné au public le plus  large ; enfin, à l’instigation de Christiane Lefranc, se crée l' « Association des Amis d’Alfred de Vigny », qui  désire regrouper tous les lecteurs de Vigny, amateurs ou spécialistes. Ce mouvement de fond rappelle ce qui  s’est produit cinquante ans plus tôt, en 1913 : un nouveau Vigny est proposé aux lecteurs, augmenté de textes  inconnus, rajeuni par des interprétations originales, approché selon des méthodes jusqu’alors inusitées.   Dès lors, plusieurs chantiers s’ouvrent simultanément : ils vont aboutir à de nouvelles éditions de  Vigny (dans la « Bibliothèque de la Pléiade », où sont reprises ses « Œuvres complètes », mais aussi dans les  collections de poche), à des thèses parfois monumentales (successivement celles de Michel Cambien, Jacques  Philippe Saint-Gérand, Yolande Legrand, André Jarry et Lise Sabourin) et aux premiers volumes de la  Correspondance générale (publiée par une équipe de chercheurs de la Sorbonne sous la direction de  Madeleine Ambrière). Cette dernière entreprise a été rendue possible par la décision de Jean Sangnier de  communiquer la totalité de ses archives : grâce aux brouillons de Vigny et aux lettres reçues par lui, le corpus  épistolaire ainsi réuni est aux deux tiers inédit. A cela s’ajoutent l’examen des manuscrits des Mémoires, la  découverte d’un fonds considérable de notes de lecture inédites (pour des études historiques ou pour préparer  les délibérations académiques) et le déchiffrement systématique des agendas et carnets. Tout ce travail est en  cours de réalisation, sans se borner d’ailleurs aux seuls documents des archives Sangnier : nombreux sont en  effet les manuscrits conservés dans des collections publiques et privées qui méritent une nouvelle approche,  notamment selon les méthodes de la génétique textuelle, rigoureuses et riches de développements.  
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