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A propos d’Alfred de Vigny
On se croirait dès lors dans la nouvelle de Henry James, Les Papiers d’Aspern : commence, en effet,  autour des inédits de Vigny, une espèce de ballet d’érudits plus ou moins bien intentionnés, qui s’évertuent à  révéler la « part d’ombre » d’une personnalité d’autant plus fascinante que la réalité des archives à mettre au  jour ne fait aucun doute : le coffre au trésor s’entrouvre, puis se referme aussitôt ; la spéculation (financière  autant qu’intellectuelle) fait monter la cote de Vigny ! Peu à peu, les autographes qui étaient entre les mains  de Ratisbonne se retrouvent sur le marché, à mesure que les écoulent les héritiers de l’héritier. Par ailleurs, la  copie (manuscrite) effectuée par Dorison à partir des carnets inédits passe de main en main, mais pour ainsi  dire clandestinement et avec mille précautions, car tout porte à croire que les documents originaux d’après  lesquels elle a été effectuée n’existent plus.   Dans ce contexte, on ne saurait s’étonner de la discrétion que manifestent les détenteurs de ce qui a  été légué à Louise Lachaud, en l’occurrence sa fille Thérèse (devenue Mme Sangnier) et son  petit -fils Marc  Sangnier, fondateur du Sillon ; de ce côté-ci, en effet, la plus extrême réserve est de mise, on refuse la plupart  du temps toute communication, on veille jalousement sur un fonds que seuls de très rares privilégiés peuvent  apercevoir. Cinquante ans après sa mort, Vigny est donc devenu, bien malgré lui, un auteur mystérieux. Les  rumeurs chuchotées du marché des autographes, le silence assourdissant de la famille Sangnier, tout alimente  une espèce de légende. Ceux qui s’intéressent à Vigny se muent tous, à un moment ou à un autre, en  fouilleurs d’épave ; tous cherchent à trouver le mot de l’énigme, comme s’il y avait vraiment une énigme ...   Cette situation, pour risquée qu’elle soit, a néanmoins de bons côtés. D’une part, il résulte de cet  intérêt particulier accordé aux manuscrits (inédits ou non) que se développe très tôt, et de façon pionnière, ce  qu’on appelle aujourd’hui les études génétiques : la publication des Œuvres complètes de Vigny entreprise  par Fernand Baldensperger pour l’éditeur Conard accordera, en effet, au cours de la période suivante, une  place non négligeable aux brouillons, aux variantes et aux avant-textes. D’autre part, plus généralement, le  fait que de nombreux inédits restent à découvrir constitue à l’évidence un gage de survie, si bien qu’en dépit  de son testament, Vigny se voit paradoxalement transformé en un auteur à venir !   1914-1957  Jusqu’au mitan de notre siècle, Vigny va mener une existence posthume relativement paisible, peut-  être même trop confinée. Loin des passions spécialisées, les programmes scolaires et universitaires ne le  négligent pas, tandis que les événements, d’une guerre mondiale l’autre, rappellent périodiquement (et  cruellement) l'actualité de son oeuvre, comme en témoignent de constantes rééditions de Servitude et  Grandeur militaires, parfois préfacées par le général de Gaulle ou le maréchal Juin.   Du côté des érudits, le travail avance régulièrement. De grandes études voient le jour, principalement  celles de Marc Citoleux, Edmond Estève, Pierre Flottes, Georges Bonnefoy, Bertrand de La Salle, Ernest  Lauvrière : dans tous ces volumes (ou presque), on trouve quelques fragments inédits, copiés plus ou moins  précipitamment dans les archives Sangnier ou dans les décombres du fonds Ratisbonne. Grâce à Fernand  Baldensperger, Vigny entre en 1948 dans la « Bibliothèque de la Pléiade », où ce qui est publié sous le titre  de Journal d’un poète n’a plus rien à voir avec le petit volume de 1867 : de « suppléments » en «  compléments » insérés ça et là, de nombreuses notes ont été ajoutées ; malheureusement les dates sont  souvent arbitraires et les textes approximatifs ...   Qu’il se révèle à ce point difficile de se procurer une édition fiable et intégrale des oeuvres de Vigny  peut apparaître comme un symptôme inquiétant. Il semble en effet que l’espace littéraire vienne peu à peu à  manquer autour de Vigny. L’auteur de Chatterton semble décidément s’être complu à accorder trop  d’attention à la destinée de ses écrits. Narcissique vanité ou subtilité excessive, qu’importe : exception faite  de Daphné, les fragments qui voient le jour ne parviennent pas à se constituer en oeuvre à part entière. Ainsi,  on en revient à Sainte-Beuve et à l’image d’un auteur réticent, frileux, avare de lui-même, prudent jusqu’à  l’hypocrisie, stérilisé par son idéal de perfection. Le plus alarmant dans cette évolution, c’est que les  défenseurs de Vigny vont tâcher d’opposer à cette silhouette schématique des arguments empruntés au poète  mais transformés en slogans réducteurs : la poésie « perle de la pensée » (La Maison du Berger), l’artiste «  paria intelligent » au ban de la société (Chatterton), la « religion de l’honneur » (Servitude et Grandeur  militaires), l’apologie de la puissance et de la solitude (Moïse) — et, par-dessus tout, le pessimisme,  curieusement promu au rang de valeur littéraire et morale.  Tout se passe donc comme si, au lieu de saper le fondement même des critiques traditionnellement  faites à Vigny, on voulait, en guise de défense, utiliser les armes ordinaires de 1’attaque, les récupérer pour  les transformer en étendard. Cette attitude peut se comprendre d’un point de vue stratégique, mais elle a tout  de même le grave inconvénient de ne faire intervenir que des caricatures culturelles et, en particulier,  d’enfermer Vigny dans un rôle très ingrat, espèce de Cassandre anti-progressiste, anti-social, anti-féministe,  qui se console amèrement des dérives du siècle par le culte austère des anciennes vertus viriles ... 
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