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A propos d’Alfred de Vigny
1868-1896  Cependant, ce qui attend Vigny outre tombe, c’est quelque chose de plus grave que les indiscrétions,  plus sournois que la curiosité publique : l’indifférence.   En 1864, la publication des Destinées n’a pas soulevé l’enthousiasme, pas plus que celle du Journal  d’un poète trois ans plus tard. A l’Académie française, depuis 1866, le fauteuil de Vigny est occupé par  l’obscur Camille Doucet, directeur de l'administration des théâtres au ministère de la maison de l’Empereur.  Vigny avait raison de redouter son « absence éternelle ». Toutefois le risque qu’il court au lendemain  de sa disparition ne semble pas tant d’être malmené par une postérité inquisitoriale que d’être, tout  simplement, bel et bien oublié. Rares en effet sont ceux qui pensent alors à lui. Presque aucun des écrivains  qu’il a rencontrés et encouragés n’est là pour le défendre. Le plus lucide (sinon le plus écouté), Baudelaire,  meurt en 1867 ; le plus fidèle, Barbey d’Aurevilly, se marginalise par ses excès critiques et son goût de  l’invective ; les plus jeunes, Leconte de Lisle et Mistral, deviennent à leur tour des maîtres à penser et ne se  soucient guère de qui leur a mis le pied à l’étrier. Seules quelques personnalités isolées mesurent tout ce que  le poète des Destinées est susceptible d’apporter au symbolisme naissant : Villiers de L’Isle-Adam, Léon  Dierx. À ces deux noms il faut ajouter celui d'Anatole France, dont le premier livre, en 1868, est une étude  sur Vigny, plutôt sommaire, il est vrai.  Du côté de l’invective, peu de force et encore moins d’argumentation : les articles rageurs écrits par  Zola, en 1877, à l’occasion d’une reprise de Chatterton, puis au moment de dresser le bilan poétique de la  première moitié du siècle, ne font que caricaturer la célèbre formule de Sainte-Beuve : « Alfred de Vigny n’est  jamais allé à la foule. On sait que son rêve était de s’enfermer dans une tour d’ivoire ; il s’y est enfermé  véritablement, et il y restera. » Le silence de quelques-uns paraît toutefois plus inquiétant que ces sarcasmes de journaliste : Isidore  Ducasse n’a pas une pensée pour Vigny dans ses Poésies ; Arthur Rimbaud ne songe point à faire de lui un «  voyant » ; Stéphane Mallarmé ne cite pas même son nom dans toute sa Correspondance.  En 1891, cependant, deux voix viennent clamer dans ce désert : celle de l’érudit Maurice Paléologue,  qui fait entrer Vigny dans la petite collection publiée par Hachette, « Les Grands Écrivains français », et  surtout celle d’un jeune universitaire, Louis Dorison, qui soutient à la Faculté des lettres de Paris et publie  (en 1892) la première thèse consacrée au « poète-philosophe ». Ces travaux de pionniers ont d’ailleurs reçu la  bénédiction de Louis Ratisbonne, qui a même communiqué des documents inédits ; Dorison, en particulier, a  pu consulter le manuscrit de Daphné, ébauche de ce qui aurait dû être la « Seconde Consultation du Docteur  noir », et copier (partiellement) ce qui restait des carnets de Vigny, dont seule une infime part était publiée  (mal) dans le Journal d’un poète. 1897-1913  Du centième anniversaire de sa naissance au cinquantième anniversaire de sa mort, Vigny refait  lentement surface. C’est, semble-t-il, la sortie du purgatoire.   Un « Comité Alfred-de-Vigny » est créé, qui rassemble notamment des fonds pour ériger des statues  (c’est un des vices de l’époque) ; les éditeurs profitent des célébrations pour proposer aux bibliophiles de  luxueuses éditions illustrées de ses oeuvres ; les érudits soucieux de l’histoire du romantisme s’intéressent à  sa biographie et à sa correspondance. En même temps, Vigny s’installe dans les programmes des écoles : il  devient classique ; Brunetière, Faguet, Bourget s’occupent de lui ; étiqueté « romantico-pessimiste », il est  livré aux élèves, qui apprennent par coeur La Mort du Loup  ou la tirade de Chatterton sur le poète qui « lit  dans les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur », qui dissertent sur « la religion de l’honneur »  ou sur la nature perçue comme un « impassible théâtre ». C’est dire que, si Vigny échappe à l’oubli, ce n’est  pas parce qu’il est brandi par des lecteurs à l’enthousiasme communicatif, ce n’est pas parce qu’il vient (ou  revient) à la mode ; c’est parce qu’il est considéré comme une valeur sûre du patrimoine littéraire.   Les travaux érudits qui voient alors le jour se révèlent particulièrement importants. Emma  Sakellaridès, Léon Séché, Ernest Dupuy publient des études biographiques et rassemblent des corpus  épistolaires qui vont longtemps faire autorité. Au même moment, Fernand Gregh livre Daphné, dont il a  acquis le manuscrit demeuré inédit auprès des héritiers de Louis Ratisbonne (mort en 1900). La publication  de ce texte majeur, mais difficile, marque une date-clef dans l’existence littéraire posthume de Vigny : une  large part de l’intérêt que suscite son oeuvre est indissociable de l’espoir de révéler des textes  supplémentaires, des documents inconnus ou des correspondances intimes. C’est à cette époque que le  magnat de la presse Arthur Meyer réussit un beau coup publicitaire à propos de la célèbre lettre érotique à  Marie Dorval, la lettre « pour lire au lit », dont il réclame et obtient qu’elle soit retirée d’une vente publique,  puis détruite devant notaires (après avoir cependant été dûment photographiée ...) : tout cela indique que,  derrière le poète drapé des Destinées, qui rêvait de verrouiller à jamais son œuvre et sa biographie, derrière le  Vigny officiel, le Vigny des écoles, se profile désormais (et pour longtemps) un personnage inattendu, secret  et même inquiétant ... 
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